Un bailleur qui loue un studio avec terrasse dans le 11e arrondissement de Paris, ou un T3 sous les toits à Lyon, découvre souvent la même chose au moment de fixer son loyer : le plafond imposé par l'encadrement des loyers est nettement inférieur au prix que le marché accepterait. Le complément de loyer est le seul mécanisme légal qui permet de dépasser ce plafond. C'est aussi l'un des dispositifs les plus contestés devant les juges, et l'un de ceux qui exposent le plus le bailleur à une restitution de trop-perçu, voire à une amende administrative.
Ce guide détaille les conditions exactes dans lesquelles un complément de loyer peut être appliqué en 2026, les caractéristiques qui l'interdisent purement et simplement depuis la loi du 9 avril 2024, la façon de le rédiger dans le bail pour qu'il résiste à une contestation, et ce qui se passe concrètement lorsqu'un locataire saisit la commission départementale de conciliation.
Qu'est-ce que le complément de loyer et dans quels territoires s'applique-t-il ?
Le mécanisme de l'encadrement des loyers, rappelé simplement
L'encadrement des loyers en niveau est une expérimentation instituée par l'article 140 de la loi n° 2018-1021 du 23 novembre 2018, dite loi ELAN. Il ne concerne que les territoires qui se sont portés candidats et pour lesquels un décret est venu autoriser le dispositif — c'est une différence essentielle avec le simple encadrement de l'évolution des loyers en zone tendue, qui, lui, s'applique de plein droit à un périmètre beaucoup plus large.
Dans les zones concernées, le préfet fixe chaque année par arrêté, pour chaque secteur géographique et chaque catégorie de logement (nombre de pièces, époque de construction, meublé ou vide), trois valeurs exprimées en euros par mètre carré de surface habitable : un loyer de référence, un loyer de référence majoré (loyer de référence augmenté de 20 %) et un loyer de référence minoré (diminué de 30 %). Ces valeurs sont établies à partir des données des observatoires locaux des loyers.
La règle est alors la suivante : le loyer de base du logement, hors charges, ne peut pas excéder le loyer de référence majoré applicable à sa catégorie et à son secteur. C'est ce plafond que le complément de loyer permet, sous conditions strictes, de dépasser.
Les territoires concernés en 2026 et l'échéance de l'expérimentation
Le dispositif est entré en vigueur progressivement : Paris en juillet 2019, puis Lille, Hellemmes et Lomme, Plaine Commune et Est Ensemble en Seine-Saint-Denis, Lyon et Villeurbanne, Montpellier, Bordeaux, et l'agglomération du Pays basque. D'autres collectivités ont déposé des candidatures depuis. La liste étant fixée par décret et susceptible d'évoluer, tout bailleur doit vérifier la situation exacte de sa commune avant de rédiger un bail : appliquer un complément de loyer dans une commune non couverte n'a aucun sens juridique, et ne pas respecter le plafond dans une commune couverte expose à une sanction.
Un point de calendrier mérite l'attention particulière des bailleurs en 2026 : l'expérimentation avait été prolongée par la loi n° 2022-217 du 21 février 2022, dite loi 3DS, pour une durée portant l'échéance à la fin de l'année 2026. La question de sa pérennisation, de son extension ou de son abandon fait l'objet de débats parlementaires récurrents. Un bailleur qui signe un bail long en 2026 doit donc considérer que le cadre applicable au jour de la signature s'impose à lui pour toute la durée du contrat, indépendamment de ce que deviendra le dispositif ensuite.
Les conditions de fond : trois critères cumulatifs, appréciés strictement
Des caractéristiques de localisation ou de confort exceptionnelles
Le texte autorise un complément de loyer lorsque le logement présente « des caractéristiques de localisation ou de confort le justifiant, par comparaison avec les logements de la même catégorie situés dans le même secteur géographique ». Trois exigences se déduisent de cette formule et sont systématiquement reprises par les juges.
La première est le caractère exceptionnel de la caractéristique invoquée. Il ne suffit pas que le logement soit agréable ou bien tenu : il faut qu'il se distingue nettement de ce qu'on trouve habituellement dans des logements comparables du même secteur. Un ascenseur, un interphone, un lave-vaisselle, une cuisine refaite ou du double vitrage sont aujourd'hui la norme dans le parc locatif urbain : ils ne fondent pas un complément de loyer.
La deuxième est le caractère déterminant dans la fixation du loyer. La caractéristique doit avoir un effet économique réel sur la valeur locative — c'est-à-dire qu'un candidat locataire accepterait objectivement de payer davantage pour en bénéficier. Une hauteur de plafond de 3,50 mètres, une terrasse privative de 25 m², un jardin en rez-de-chaussée d'immeuble parisien, une vue dégagée sur un monument, une véritable double exposition avec balcon filant : ce sont les configurations qui, en pratique, ont été admises.
La troisième est l'absence de prise en compte de cette caractéristique dans le loyer de référence lui-même. C'est le critère le plus souvent oublié. Puisque le loyer de référence est déjà segmenté par nombre de pièces, par époque de construction et par secteur, on ne peut pas justifier un complément par le charme d'un immeuble haussmannien dans un secteur composé essentiellement d'immeubles haussmanniens : la caractéristique est déjà intégrée dans la référence.
Ce qui ne peut jamais justifier un complément de loyer
La loi n° 2024-322 du 9 avril 2024 relative à l'amélioration de l'habitat dégradé a durci considérablement le dispositif en dressant une liste de caractéristiques qui interdisent par elles-mêmes tout complément de loyer, quelles que soient les autres qualités du bien. Un bailleur doit vérifier point par point qu'aucune de ces situations ne concerne son logement :
- des sanitaires situés sur le palier, hors du logement ;
- des signes d'humidité sur certains murs ;
- un diagnostic de performance énergétique classé F ou G ;
- des fenêtres laissant anormalement passer l'air, en dehors des grilles de ventilation ;
- un vis-à-vis à moins de dix mètres ;
- des infiltrations ou des inondations provenant de l'extérieur ;
- des problèmes sérieux d'évacuation d'eau au cours des trois derniers mois ;
- une installation électrique dégradée ;
- une mauvaise exposition de la pièce principale.
L'articulation avec le calendrier du DPE est ici décisive. Un logement classé F ou G ne peut plus supporter de complément de loyer, alors même que la classe G est par ailleurs progressivement exclue de la location — un sujet que nous détaillons dans notre guide sur le calendrier DPE et l'interdiction de louer. Pour un bailleur, la conséquence pratique est simple : une rénovation énergétique amenant le logement de F à E ne fait pas que sécuriser la location, elle rouvre la possibilité juridique d'un complément de loyer.
Comment rédiger et chiffrer un complément de loyer qui tient
Les mentions obligatoires dans le contrat de bail
Le complément de loyer n'existe que s'il est expressément prévu au contrat. Le bail doit distinguer clairement, dans la clause relative au loyer, le loyer de base et le complément de loyer, et mentionner le montant du loyer de référence ainsi que celui du loyer de référence majoré applicables au logement. Ces mentions figurent parmi les informations obligatoires du contrat type de location.
Surtout, le bail doit énoncer les caractéristiques qui justifient le complément. Une clause qui se contente d'indiquer « complément de loyer : 180 € » sans autre précision est extrêmement fragile : en cas de contestation, le bailleur se retrouve à devoir improviser une justification devant la commission de conciliation, alors que le locataire dispose d'un contrat muet. La bonne pratique consiste à décrire précisément et factuellement chaque élément retenu — surface et nature de la terrasse, hauteur sous plafond mesurée, orientation, absence de vis-à-vis, présence d'un extérieur privatif — et à conserver les photographies, plans et éventuels métrés qui l'établissent.
Chiffrer le complément : un exemple concret
Prenons un T2 de 42 m² de surface habitable dans un secteur où le loyer de référence majoré pour cette catégorie ressort à 31 €/m². Le loyer de base est plafonné à 42 × 31 = 1 302 € par mois hors charges. Le logement dispose d'une terrasse privative de 20 m² accessible depuis le séjour, sans vis-à-vis, ce qui est très rare dans le secteur.
Le bailleur estime la valeur locative réelle du bien à 1 500 €. Il peut envisager un complément de loyer de 198 €, soit environ 15 % du loyer de base. Le bail mentionnera : loyer de base 1 302 €, complément de loyer 198 €, loyer total 1 500 € hors charges, le complément étant justifié par « une terrasse privative de 20 m², accessible directement depuis la pièce principale, sans vis-à-vis ».
Un complément de 198 € sur une caractéristique aussi tangible est défendable. Le même complément justifié par « standing de l'immeuble et calme du quartier » serait annulé sans difficulté. La proportionnalité compte autant que la nature de la caractéristique : plus le complément est élevé au regard du loyer de base, plus le juge exigera une justification massive.
Contestation par le locataire : la procédure et ses conséquences
Le délai de trois mois et la commission départementale de conciliation
Le locataire dispose d'un délai de trois mois à compter de la signature du bail pour contester le complément de loyer en saisissant la commission départementale de conciliation du département où se situe le logement. Passé ce délai, la contestation par cette voie n'est plus recevable — ce qui donne au bailleur une visibilité utile : un complément non contesté dans les trois mois est, en pratique, largement consolidé.
La commission dispose d'environ deux mois pour tenter une conciliation et rendre un avis. C'est une instance paritaire, composée de représentants des bailleurs et des locataires, dont l'avis n'a pas force exécutoire mais pèse lourdement sur la suite. En l'absence de conciliation, le locataire peut saisir le juge des contentieux de la protection.
Devant la commission comme devant le juge, la charge de la preuve pèse sur le bailleur : c'est à lui de démontrer que les caractéristiques invoquées existent, sont exceptionnelles, sont déterminantes et ne sont pas déjà intégrées au loyer de référence. Un bailleur qui se présente sans photographies, sans plan et sans éléments de comparaison avec des annonces du secteur part avec un handicap sérieux.
Ce que le bailleur risque réellement
Si le juge estime le complément injustifié, il l'annule ou le réduit, et le loyer est ramené au plafond légal avec effet à la date de prise d'effet du bail. Le bailleur doit alors restituer l'intégralité du trop-perçu depuis l'entrée dans les lieux. Sur un complément de 200 € contesté après quatorze mois d'occupation, cela représente 2 800 € à rembourser, auxquels s'ajoute le fait que le loyer restera plafonné pour toute la durée du bail et de ses renouvellements.
À cela s'ajoute un risque distinct : le non-respect de l'encadrement des loyers peut faire l'objet, après mise en demeure restée sans effet, d'une amende administrative prononcée par le préfet, dont le plafond est fixé à 5 000 € pour une personne physique et 15 000 € pour une personne morale. Cette sanction s'ajoute à la restitution du trop-perçu et ne suppose pas que le locataire ait lui-même engagé une action.
Les erreurs les plus fréquentes et comment les éviter
Confondre les deux encadrements et les deux calendriers
L'erreur la plus répandue consiste à confondre l'encadrement du niveau des loyers, qui plafonne le loyer au loyer de référence majoré dans les territoires expérimentaux, et l'encadrement de l'évolution des loyers en zone tendue, qui limite la réévaluation du loyer entre deux locataires. Ce sont deux dispositifs distincts, aux périmètres différents, qui peuvent se cumuler. Un bailleur à Bordeaux ou à Montpellier doit respecter les deux simultanément : il vérifie d'abord le plafond de réévaluation par rapport au loyer du locataire précédent, puis le plafond en niveau, et retient la contrainte la plus restrictive. Nous traitons le premier mécanisme dans notre article consacré à l'augmentation du loyer entre deux locataires.
Reconduire mécaniquement le complément d'un bail à l'autre
Les arrêtés préfectoraux sont annuels et les valeurs de référence évoluent. Un complément calibré en 2023 sur un loyer de référence majoré donné n'est pas nécessairement encore pertinent en 2026 : si la référence a progressé, le loyer de base plafonné a augmenté d'autant, et un complément identique porte le loyer total à un niveau que le marché ne soutient plus — ou, à l'inverse, le complément devient inutile parce que le plafond suffit.
Plus délicat encore : la question de l'évolution du complément de loyer en cours de bail, notamment lors de la révision annuelle indexée sur l'IRL, ne se règle pas d'une phrase. Le loyer de base contractuel se révise selon l'article 17-1 de la loi n° 89-462 du 6 juillet 1989 dès lors qu'une clause de révision le prévoit. Le traitement du complément, en revanche, appelle une rédaction soignée de la clause d'indexation. En cas de doute, il est prudent de faire relire la clause par un professionnel plutôt que de bâtir une indexation contestable sur plusieurs années.
Négliger la documentation du bien avant la mise en location
La contestation intervient après la signature, souvent après l'entrée dans les lieux et parfois après des travaux du locataire. Reconstituer alors la preuve de l'état et des caractéristiques du logement est difficile. La parade est simple et peu coûteuse : constituer, avant la mise en location, un dossier photographique daté du bien, des extérieurs privatifs, des vues, avec un plan côté et un relevé de surface habitable, et conserver une sélection d'annonces comparables du secteur montrant l'écart de prix. Ce dossier sert à trois choses à la fois : justifier le complément, sécuriser l'état des lieux d'entrée et étayer une éventuelle discussion sur des dégradations en fin de bail.
Ce qu'il faut retenir
Le complément de loyer n'est pas un ajustement de confort à la main du bailleur : c'est une exception au plafonnement, réservée à des caractéristiques réellement hors norme, et fermée d'emblée pour tout logement présentant l'un des défauts listés par la loi du 9 avril 2024 — au premier rang desquels un DPE classé F ou G. Un bailleur qui applique un complément sans caractéristique tangible s'expose à une restitution intégrale du trop-perçu depuis l'origine du bail, à un loyer plafonné pour toute la durée du contrat, et potentiellement à une amende préfectorale.
À l'inverse, un complément modeste, précisément décrit dans le bail, documenté par des photographies et des comparables, et appliqué à un logement au DPE au moins classé E, a de réelles chances de tenir. La clé est moins le montant que la qualité de la justification et sa proportionnalité par rapport au loyer de base.
Enfin, le calendrier impose une vigilance particulière en 2026 : l'expérimentation issue de la loi ELAN arrive à échéance et son avenir dépend de décisions législatives à venir. Un bailleur avisé vérifie donc l'arrêté préfectoral en vigueur au jour de la signature, conserve la trace de cette vérification, et considère que le cadre applicable à la signature engage l'ensemble du bail. En cas de situation limite, un avis auprès d'un professionnel du droit immobilier ou de l'ADIL de votre département coûte infiniment moins cher qu'une restitution de trois ans de complément.
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